Premiers pas Down Under…

Me voila bien arrivée en Australie, à Sydney, depuis maintenant deux mois. Le huitième pays sur ma route. Je pose mes valises momentanément.

Il me faut de l’argent et un peu de temps pour me re-préparer à prendre la route. Se remettre dans une routine, défaire les valises, avoir ma propre chambre (après quatre mois de dortoirs, c’est un luxe nécessaire), Se rappeler que la vie c’est aussi cela parfois, un cadre, des horaires fixes, un salaire les transports en commun, les courses en rentrant le soir.

Je me suis donc trouvé un petit boulot. Je suis « Sales Representative ». Je fais du porte à porte pour une grande ONG internationale (pas sure de pouvoir les nommer, nous les appellerons P.). Chaque jour je toque aux portes dans un quartier de Sydney pour faire adhérer les gens à notre programme de parrainage d’enfants. La bonne chose c’est que je me présente aux portes en sachant de quoi je parle. Je peux parler de mon expérience, tenter de faire comprendre aux gens que leur contribution a un impact important sur les communautés auprès desquelles nous travaillons. La mauvaise chose c’est que ce boulot est un des plus durs que je n’ai jamais fait de ma vie. De la distribution de flyer à la gestion de projet en passant par serveuse ou encore barmaid, ce travail est de loin l’un des plus compliqués.

Je marche six heures par jour, parfois sept, sous le soleil australien. Mes lunettes glissent de mon nez comme je transpire. Mon discours est tout préparé, bien organisé en quatre parties, ponctué ici et là de mensonges bien ficelés :

1 – Pourquoi je me présente à votre porte, moi, intrus dans votre intimité

2 – Pour vous faire pleurer sur le sort des petits africains qui n’ont rien à manger (et oui j’accompagne ma phrase de gestuelles débiles comme porter ma main à ma bouche en baissant les yeux comme une biche apeurée).

3 – Mais n’ayez crainte, chez P. nous sommes les meilleurs, les plus forts, nous venons en aide au monde entier au travers de programmes magnifiques et innovants, vous êtes bien d’accord que c’est la meilleure façon de faire du développement? Et oui je hoche la tête pour vous faire hocher la tête en réaction et vous prouver comme j’ai raison.

4 – Mais on ne saurait faire tout cela sans vous, sans votre aide précieuse. Je vais donc vous faire signer ici, ici et ici pour vous faire parrainer un enfant au Mali. Vous verrez c’est un superbe programme. Et oui je vous mens en vous disant que j’en parraine un moi même et oui je vais jusqu’à vous décrire les petits dessins trop mignons qu’il m’envoie du Soudan et comme je les accroche sur mon frigo.

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5 – Allez chercher votre CB.

6 – Si seulement c’était si facile… – « Vous n’avez pas d’argent? Mais enfin c’est seulement 1$ par jour pour aider plus de 10 000 personnes tant nos programmes sont magnifiques! Et vous êtes bien d’accord qu’avec 1$ à Sydney on ne va pas très loin. Bon, ça c’est vrai. – »Vous êtes au chomage depuis deux ans? Vous avez le prêt de la maison à rembourser et trois enfants à charge? » Vous savez j’ai moi même commencé à parrainer sans avoir de travail parce que je me suis rendue compte, dans un magnifique moment d’illumination comme je pouvais moi aussi apporter ma pierre à l’édifice d’un monde meilleur. N’est-ce pas merveilleux?

Bon, cette dernière partie c’est celle que l’on me fait répéter tous les jours en formation. Je ne peux pas me résoudre à pousser les gens à signer quand je sens bien qu’ils ne le peuvent pas. Et malheureusement, ce sont bien souvent les gens les plus démunis qui ont le plus grand coeur.

On me martèle donc tous les jours comme nous aidons les enfants partout dans le monde en allant toquer aux portes. J’y crois. Nous allons en effet chercher l’argent à la source. Mais je ne suis pas faite pour ça. Pour en avoir vu des enfants vivant dans la pauvreté, pour avoir travailler avec et pour eux, je sais que ma place est à leur cotés. Aller parler de mon expérience avec eux, de les dépeindre dans leurs pires moments pour que les gens comprennent comme la situation est critique me draine de toute mon énergie chaque jour.

Je rentre exténuée. Physiquement d’une part, mais bon je n’ai encore que 24 ans (bientot 25 certes), je peux encore bien me tenir sur mes deux jambes pendant quelques heures. Mais mentalement je sens mon cerveau fondre un peu plus chaque jour, se vider de ses neurones, oublier ce que je veux faire de ma vie, la façon dont je veux moi aider ces enfants.

Je n’oublie pas que ce travail ne représente que quelques semaines dans une vie, avant de pouvoir reprendre la route.   Ce n’est qu’un nouveau challenge. L’autre jour je me plaignais de tout cela à mon père, qui, interloqué m’a répondu : ‘Tu t’es fait braquer par deux mecs armés dans les rues de Buenos Aires et tu es en train de me dire que toquer à quelques portes par jour est dur?? » Certes.